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La préface de Jean Pierre Dionnet sur La Folie des Lucioles

Salut !

Je vous mets la préface de Jean Pierre Dionnet au début du manga graphique La folie des Lucioles T1 La jungle maudite. Jean Pierre Dionnet est le cofondateur du magazine Métal hurlant et de la société d'édition Les Humanoïdes associés. Il a lu une version pré-print de l'album BD.

Encore un grand merci à lui pour sa gentillesse et sa disponibilité, et d'avoir accepté de préfacer mon bébé…

PRÉFACE

Stéphane Bouillet est un fou prométhéen qui commence par faire son garage hermétique au tout début de sa carrière, ce qui est gonflé.
Il y a "lucioles" dans le titre et on pense tout de suite au « Tombeau des… », pas grand chose à voir même si cahin-caha, Taka-hata on croise quelques Miyazaqueries.
Il était raisonnable pourtant, illustrateur japonisant mesuré tendance yokais signant Obö !
Et là, sans que personne ne lui ait demandé, sans avoir été avalisé ou dévalisé par un éditeur, ce qui peut rendre meilleur ou trop formaté, il part sur une saga en trois tomes de 250 pages chacun.
Le tome 1 « La jungle maudite » a l’air comme ça très écriture automatique mais tout est déjà écrit : ça changera en route sûrement.
Idem le dessin n’arrête pas d’évoluer, ce qu’on a beaucoup fait dans les années 60/70 du dernier millénaire, les personnages se stabilisant soudain au bout de trois albums pour le moins.
Ça se présente comme un manga, mais on va dire roman graphique théologique et ses intentions sont dantesques au sens propre, il en appelle à tous les symboles, à toutes les religions, à toutes les évidences d’aujourd’hui, rabâchées, qu’il contredit, forcément et puis dans une jungle qui n’existe pas mais existe pourtant, forêt de la nuit de jour la plupart du temps, son dessin pousse, repousse ou séduit, sans nous abandonner.
Comme un film où on verrait la répétition puis le tournage, sachant que certaines scènes tournées ou promises vont disparaître et d’autres s’ajouter, pour éviter de tenir ses promesses.
L’évolution constante est flagrante dans le lettrage qui vient souvent en plein dessin sans crainte, maladroit comme quand « Actuel » publiait de l’underground, puis fleuri, très « lettres de madame de Sevigné », puis BD normale, ce qui, pour dire des horreurs est le pire.
Mon problème c’est que je n’ai pas pu décrocher : dans la bd pleine d’insectes horribles, autour d’un triangle pas amoureux et de personnages et animaux divers qui surgissent soudain contre toute logique, et il y a un accouchement.
Comme il est l’auteur il ne sait sûrement pas qu’il dit l’accouchement de sa bd, ou de son manga, ou du roman graphique. Il y a trois protagonistes amnésiques, une jolie fille sauvage qui est noire mais blanche sur le papier et gironde, un garçon « normal » et un gros la tête en cône : après, no spoiling, sorry.
C’est un privilège rare de voir naître une bd qui procède d’elle-même sans filet de sécurité.
Stéphane Bouillet a tout prévu, sauf que l’histoire va forcément lui échapper, il croit même savoir où il va graphiquement : entre les hésitations du début, la partie centrale, cohérente, et la fin soudain qui part ailleurs, stylisation soudaine. On ne peut pas savoir où il va. Lui non plus (même si il croit que…).
Alors on attend la suite : c’est un édifice sans fondations en transmutation. Il ouvre la boite de Pandore sans crainte : totalement inconscient.
Mais moi je sais qu’au trois on aura bien une histoire mais j’attends de savoir laquelle, un dessein car le bébé, qu’est la bd mais aussi le bébé dans la bd, vont grandir et jaillir, gris, ou blanc, onomatopéiques mangakesques comme au début ou plus du tout, élégants ou crades ou stylisés, mystiques sûrement comme promis explicitement, mais aussi feuilletonesque, et sexuel fortement fétichiste…
J’attends beaucoup car la bd est devenue très convenue : promesses tenues, claquement militaire des bottines pour rassurer l’éditeur et accrocher du moins on le souhaite le lecteur mais lui il a l’air de s’en foutre.

« Pour les amoureux de Stephen King et de Miyazaki, du film « Freaks » et de « Sorcerer », salaire de la peur version Friedkin, pour toutes les jungles reconstituées en studio, horizons perdues où la neige fond inondant tout, pour ceux qui veulent un manga ou un gros comic book à suivre ou un roman graphique où l’on veut beaucoup à lire pour que ça dure longtemps. »
Ça c’est l’accroche de dos de couverture que j’aurais dû faire : ancien éditeur donc ancien commerçant.
Non ce serait pas bien.
Et pour ceux qui veulent voir un fou donc, qui veut brasser tous les mysticismes mais, bien obligé avec des ressorts mélodramatiques qui souvent, droit d’auteur souverain, ne tiennent pas toujours leurs promesses mais d’autres à la place.
On dira un jour, moi en tout cas : j’ai lu ce truc qui défie toutes les règles, qui n’essaie pas vraiment de séduire même s'il voudrait bien mais ne sait pas trop comment on fait, mais qui est cette année le seul exemple de bd nouvelle, sauvage, vénéneuse ou comestible : il faut goûter et attendre de digérer.
Vous étiez 50, vous étiez mille, vous étiez 10 000 mais vous pourrez dire, en tout cas quand plus tard 50 ou 5 000 ou 50 000 personnes vous parlerons de « La jungle maudite » et de ses suites reparues chez un éditeur prestigieux ou oubliées pour de bon, vous pourrez dire : « J’y étais ».
Alors on vous baisera les pieds ou on vous jettera des pierres ou on passera devant vous sans vous voir.
Et moi je fais pareil, j’ai 28 minutes et pas le droit de corriger pour qu’il en extrait trois lignes, forcément élogieuses pour mettre au dos de son livre et je fais comme lui : je ne lui facilite pas les choses et je lui interdis de piocher ici ou là un best of de mes divagations : juste une, ou trois phrases telles quelles.
Il fait ce qu’il veut… et moi saucisse. 

JP Dionnet

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